5 questions : Lisa Jacob

« Pratiquer une activité cataloguée comme masculine n’est pas anodin là-bas »

Quand tu rencontres quelqu’un et qu’on te demande ce que tu fais dans la vie, tu réponds quoi ?

Honnêtement, je ne sais jamais vraiment quoi répondre étant donné que le sous texte de cette question est « quel est ton métier, comment tu gagnes ta vie ? ». Et je n’ai ni profession, ni salaire donc je finis par dire que je skate, voyage, écris… Et quand je précise que ça ne me rapporte pas d’argent la plupart des gens ne comprennent pas que je consacre mon temps à des activités dites « stériles ». C’est tellement ancré dans les mœurs de faire carrière qu’il est devenu aberrant de ne pas avoir d’ambition professionnelle ou financière. C’est notre travail qui définit notre identité, tu es serveur, docteur, avocat ou autre, moi au regard de la société je ne suis rien. Et par extension, les gens pensent que je ne fais rien, ce qui est une conception absurde du temps libre. Même lorsque je travaille, ça m’embête de dire ce que je fais parce que je ne veux pas que l’on me réduise à cela. Quand j étais plus jeune et que l’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’étais incapable de répondre. Et c’est pareil aujourd’hui, sauf que désormais je sais pourquoi, dans la vie je veux avoir du temps, je suis obsédée par le temps, il n’y en a jamais assez… Et à dire vrai, je déteste cette question, moi ça ne m’intéresse pas de savoir ce que les gens font dans la vie, les ¾ des gens ont des « bullshit jobs », je préfèrerais connaître leurs raisons d’être… Mais bon ce n’est pas trop le genre de trucs que tu demandes à quelqu’un que tu viens de rencontrer, c’est dommage…

Souvent, quand les gens parlent de leur boulot, tu peux très vite savoir si ça les passionne ou pas, c’est pour engager la conversation, comme je viens de le faire… Donc tu skates, tu voyages et tu écris. Tu écris sur quoi, si ce n’est pas indiscret ?

Je sais que c’est juste une convenance sociale mais c’est ça le problème, c’est un automatisme, tout le monde pose cette question direct, ça donne l’impression de parler à des robots… Oui c’est peut-être un peu indiscret, assez personnel en tout cas, j’écris sur ce que je ne dis pas ou sur ce que j’ai du mal à saisir. Donc ça tourne autour d’émotions, de ressenti, de choses que je vois, et surtout sur les concepts qui nous dépassent comme le temps, le fait d’être mortel…

Quel est le pays qui t’a le plus marqué dans tes récents voyages ?

L’Inde et L’Ethiopie, c’était deux voyages extraordinaires. Dans les deux cas j’ai vécu des moments inoubliables avec des gens incroyables. En Inde, on a parcouru des milliers de kilomètres en deux semaines dans un bus rempli de skateuses. C’est un pays difficile pour les femmes où il y a beaucoup d’interdits et de discrimination, donc montrer qu’on est une fille et qu’on peut pratiquer une activité catalogué comme masculine n’est pas anodin là-bas, ils n’ont jamais vu ça. Au-delà de juste partager notre passion, on voulait remettre en question leur système de valeurs. Voir les garçons laisser les filles skater et même parfois les aider est un premier pas vers davantage d’égalité et de respect. Il y a des moments qui resteront gravés à vie comme cette fillette qui après être monté pour la première fois sur un skate s’est mise à hurler de plaisir « it’s so fun ! », ou avoir fêté le nouvel an au Cave DIY après avoir construit un quarter en béton, les balades en mob dans le décor féérique d’Hampi, tellement de choses… L’Ethiopie c’était différent, je ne connaissais pas grand monde et je me suis retrouvée trois semaines à Addis Abeba à partager une maison avec 60 autres skateurs venus du monde entier pour construire un skatepark avec l’ONG Make life skate life. Travailler tous ensemble bénévolement pour que des kids puissent avoir leur premier park est une experience inouïe extrêmement chargée émotionnellement. Les gens avec qui tu partages ce genre de choses tu ne les oublies jamais.

Tu as plus tendance à aller dans des pays en voie de développement, j’ai l’impression. Le confort moderne des pays industrialisés ne t’intéresse pas ?

Ce n’est pas ça, c’est premièrement une question de moyens, je vis du rsa donc déjà à Paris c’est compliqué alors que quand que je suis en Asie ou en Afrique je peux vivre à mon aise. Après le Népal, je suis partie un mois en Californie voir ma sœur qui habite SF et c’était horrible j’étais super pauvre là-bas, je n’avais pas de quoi m’acheter à manger dehors. Ensuite, il y a aussi le facteur skate, il y a tellement de choses qui se passent dans les pays en développement parce que justement il n’y a rien, que tout est à faire et c’est ce qu’il se passe depuis quelques années par exemple en Inde. Il n’y a pas d’industrie là-bas, pas même de skateshop, les gens font tout eux-mêmes, leurs premiers skateparks, leurs premiers contests dans la rue, ils font leurs premiers flip etc… Ca me rappelle la passion des commencements, quand tu ne vis que des premières fois mais surtout ils vivent la naissance du skate dans leur pays, ils font l’histoire ! C’est comme si moi j’avais commencé dans les années 70 j’imagine. C’est génial, les gens sont à fond, personne n’est blasé là-bas, ils n’ont rien et ils sont à bloc !

Je crois savoir que tu lis beaucoup, et j’imagine que tu emportes toujours un bouquin en voyage. Quels sont les 3 derniers que tu as lu ?

Là je suis en train de lire « De l’inconvénient d’être né » de Cioran. Avant ça j’ai lu « Fragments d’aun discours amoureux » de Roland Barthes et relu « Heureux les heureux » de Yasmina Reza qui est mon auteur francais contemporain préféré. Et sinon, comme je suis très sensible à la musicalité des mots, je lis surtout de la poésie, un peu tous les jours. C’est ce qui me parle le plus parce que certains auteurs ont une aptitude prodigieuse à mettre des mots sur des idées, des émotions, des sensations et ça m’aide à comprendre le monde, les autres et moi-même.

Backside flip Hampi Fs Nosegrind Paris

Sponsors : Vans, Screwheads, Loser Machine, Nozbone depuis 2004.
Né le 21/07/1986

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